Nous avons rencontré Armand Glidic
Ancien mécanicien-avion sur porte-avions, et père de Maureen

A quel âge avez-vous commencé votre métier ?
   J’ai commencé mon métier de mécanicien à 16 ans par deux ans d’école et à 18 ans vraiment sur le métier.

Sur quels bateaux avez-vous navigué ?
   J’ai navigué sur le porte-avions « Foch » et sur le porte-avions « Clémenceau ». Ce sont deux porte-avions français.

Combien de personnes y avait-il à bord ?
   Nous étions 2 000 personnes embarquées pour chaque mission. Cela fait plus de trois fois le nombre d’habitants de l’île, avec tous les métiers comme boulanger, cuisinier…

Que faisiez-vous à bord ?
   Sur le porte-avions, j’étais donc mécanicien de « super étendard » et « d’étendard-photos ». Les premières années, je faisais la mise en œuvre, c’est-à-dire les pleins de kérosène et la préparation de l’avion pour le vol. Et après, pendant cinq ou six ans, j’ai fait le dépannage dans le hangar du porte-avions. Je réparais les avions en panne qui repartaient le lendemain en vol.

Avez-vous aussi fait ce métier à terre ?
   Oui, je l’ai fait sur la base de Landivisiau.

Faites-vous un autre métier maintenant ?
   Oui. J’ai arrêté ce métier à 34 ans. Maintenant, je fais la pêche sur mon petit bateau et je travaille également sur les vedettes.

Combien mesuraient les bateaux ?
   Le porte-avions faisait 260 mètres. Les deux bateaux faisaient la même longueur car ils sont identiques.

Combien d’avions y avait-il sur le bateau ?
   Il y avait au maximum 40 avions dont, toujours, 6 ou 7 hélicoptères.

Combien de jours restiez-vous en mer ?
   En mer, sans revenir à quai, le maximum c’était 45 jours. Cela variait entre 20 et 45.

Pendant combien de temps avez vous fait ce métier ?
   J’ai exercé ce métier pendant 18 ans.

A quel port accostaient les bateaux ?
   Les deux bateaux étaient affectés à Toulon. Mais, quand on se déplaçait, on accostait dans d’autres ports. Par exemple, j’ai déjà accosté à Brest.

Où était votre famille durant cette période ?
   Ma famille habitait Morlaix car j’étais « basé » à Landivisiau.

A combien de nœuds avançaient les porte-avions ?
   A 32 nœuds* maximum.

Combien de mécaniciens étiez-vous à bord ?
   Nous étions 150 mécaniciens-avions pour 15 avions. Il y avait trois flotilles. Nous étions 400 mécaniciens en tout.

Quels modèles d’avions y avait-il à bord ?
   Moi, j’ai connu l’étendard-photos. C’est le premier avion sur lequel j’ai travaillé. Après, j’ai connu le super-étendard. Autrement, il y avait des crusadairs, avions américains que les français ont achetés en 1962. Il y avait aussi des alizés, avions de patrouilles maritimes embarquées ; ce sont des petits avions à hélices avec de gros radars pour surveiller les sous-marins et d’autres bateaux sur l’eau. Il y avait aussi des hélicoptères : des superfrelons pour le secours en mer et des alouettes pour le secours en mer de jour.

Êtes-vous déjà allé dans d’autres pays ?
   Oui, mais je ne peux pas dire combien. 20,30, 40… je ne sais plus.

Où les bateaux allaient-ils ?
   Comme nous étions rattachés au port de Toulon, nous restions principalement en Méditerranée. Mais je suis aussi allé sur l’Atlantique et sur les côtes d’Afrique, Dakar, le Sénégal et aussi sur l’Océan Indien, Djibouti, la Mer Rouge, le Canal de Suez, l’Égypte…

Combien de temps duraient les escales ?
   L’escale durait de 2 à 4 jours. Mais on a aussi fait des missions dans l’Océan Indien qui ont duré plus d’un an. Là, on profitait de l’escale à Djibouti (qui est un ancien territoire français) pour faire l’entretien du bateau. On y restait 15 jours car le bateau n’était pas tout jeune et il avait besoin d’entretien.

Est-ce que vous avez déjà fait une guerre ?
   Je n’ai pas vraiment fait la guerre. Mais, pendant la guerre Iran/Irak, j’étais là-bas. Mais j’étais sur la mer. Les avions étaient en guerre mais nous, sur le bateau, nous n’étions pas menacés. Pour nous, ce n’était pas la guerre comme font les soldats à terre. Mais nos avions étaient armés et partaient en mission de guerre. C’était en 1987.

Est-ce que ce métier vous plaisait ?
   Ah ! J’adorais ce métier. De mécanicien-avion hein. Pas de guerrier.

Est-ce que vous arriviez tout le temps à réparer les avions ?
   On a toujours dépanné les avions mais certaines fois, au lieu de mettre une journée, on a mis une semaine parce-que c’est quand même assez compliqué et on ne pouvait pas prendre le risque de laisser partir un avion sans être sûr d’avoir trouvé la panne. S’il fallait mettre une semaine, on mettait une semaine.

Pourquoi avez-vous arrêté ce métier ?
   J’ai arrêté ce métier parce que j’étais sous contrat dans la Marine et la Marine, avec la nouvelle restructuration de l’armée, n’a pas renouvelé mon contrat au bout de 18 ans. Elle préférait reprendre des jeunes et écarter des gens qui avaient un certain nombre d’années de métier. Il faut que la Marine garde un moyenne d’âge de 25 ans. Donc, si on garde des gens comme moi qui avaient 34-35 ans, ça fait monter la moyenne d’âge. Comme je n’étais pas de carrière, j’étais sous contrat, quand mon contrat s’est achevé, au bout de 18 ans, on m’a fait quitter tout simplement.

Sinon, vous auriez continué !
   Ah oui ! J’aurai continué. J’adorais ça.

Quand le porte-avions échoue, il reste à plat ou alors il penche ?
   Il est toujours à flot. Il n’échoue jamais. On le met juste en cale sèche pour le réparer mais là il est posé. Ce serait grave s’il échouait, car avec son poids, pour 260 mètres il fait 34 000 tonnes ; donc, s’il se posait sur le fond, il se casserait en morceaux.

Où êtes-vous allé à l’école ?
   Je suis d’abord allé à l’école à l’île de Batz, comme vous. Après je suis allé à Saint-Pol à l’internat car le collège de l’île de Batz n’existait pas. Après, je suis entré dans la Marine à Saint Mendrier, près de Toulon. Ensuite, j’ai fait l’école de mécanicien-avions à Rochefort en Charente Maritime pendant deux ans.

Y a-t-il une différence entre le métier de mécanicien à terre et celui de mécanicien sur porte-avions ?
   C’était le même métier mais les porte-avions ne sont pas toute l’année en mer. La Marine ne peut pas se permettre de garder du personnel et des avions sur un quai à Toulon. Donc on revenait à Landivisiau, toute la flottille, les 150 personnes avec les 15 avions, on travaillait sur Landivisiau. Dès que le porte-avions partait en mer, on rejoignait Toulon et on naviguait avec le porte-avions.

Qu’y avait-il comme métier en plus des mécaniciens sur le porte-avions ?
   Il y a d’abord tous les métiers de la Marine. Il y a quelqu’un à la barre, un commandant, des mécaniciens à la machine, tout ce qui fait naviguer un bateau. En plus il fallait des cuisiniers ; ils étaient peut-être 20 ou 30 pour préparer la nourriture de 2 000 personnes, ce qui fait quand même 6 000 repas par jour plus les repas de nuit parce que le bateau n’arrête jamais, les avions non plus ; on travaillait par bordée 24 heures sur 24. Il y avait des boulangers. Il y avait aussi une très grande infirmerie avec des chirurgiens, des médecins, des infirmiers. Il y avait aussi des coiffeurs parce que dans la Marine, on a les cheveux courts. Il y avait une poste et tous les services administratifs qui gèrent, par exemple, les commandes de nourriture.

Comment faisiez-vous pour vous approvisionner ?
   Quand on quittait le quai, on avait une autonomie de 40 jours de nourriture. Tout était congelé dans des grandes chambres froides, même les fruits. Arrivés à 20-25 jours, un bateau ravitailleur nous ravitaillait en vivres. Un hélicoptère transférait les palettes de vivres d’un bateau sur l’autre. Il y avait donc ce transfert de nourriture et autrement, par tuyau, d’un bateau à l’autre aussi, (les bateaux étaient à une trentaine de mètres l’un de l’autre), il y avait tout ce qui était eau, gas-oil pour le bateau et kérosène pour les avions. On aurait pu rester 90 jours en mer sans toucher un quai mais 45 jours déjà c’est pas mal parce que l’on voit vraiment que de la mer. Jour et nuit, une demi nuit de repos seulement, c’est vraiment fatigant physiquement.

Avez-vous rencontré d’autres porte-avions ?
   Oui. Les deux porte-avions français, en tout cas quand j’y étais, ne sont allés qu’une seule fois en mer ensemble. Par contre, nous avons été souvent au contact des grands porte-avions américains. Dans les missions, comme la guerre Iran/Irak, on travaillait sur la même zone donc on était en mer à côté d’eux. Sinon, le porte-avions n’est jamais seul en mer, il a toujours son escorte de ravitailleurs (par exemple il y a des pétroliers ravitailleurs) et de bateaux de protection ; il a toujours 5 à 6 bateaux autour de lui.

Quand vous n’aviez rien à faire, qu’est-ce que vous faisiez ?
   Comment vous dire ça. Il n’y avait pas de week-end sur le bateau. C’était toujours le même rythme. Il faut entraîner tout le temps le personnel et les pilotes pour le jour où il y aura un problème. S’il y a un conflit, on ne peut pas se permettre d’attendre. C’est pourquoi, le personnel doit être entraîné tout le temps. Donc, dans l’année, même s’il n’y avait pas de crise, le bateau naviguait au minimum six mois de l’année, rien que pour de l’entraînement. Comme là, quand les avions passent au dessus de l’île, ce n’est pas la guerre, mais les pilotes s’entraînent comme cela toute l’année de manière à être prêts en cas de guerre.

Comment s’organisait le travail ?
   Il y avait deux équipes, l’une au travail et l’autre au repos. Quand l’équipe de travail finissait, l’équipe de repos prenait sa place. On appelle cela travailler « par bordée » une bordée de travail et une bordée de repos. Il y avait une bordée qui commençait à travailler à 3 heures du matin jusqu’à midi, l’autre bordée prenait de midi à 18 heures. La bordée qui avait fait le matin prenait de 18 heures à 3 heures. Le lendemain, cela changeait. Il y avait donc une journée de 18 heures et l’autre était plus légère le lendemain.

Quel était l’avion le plus difficile à réparer ?
   Je n’ai pas travaillé dessus. C’était le crusadair car c’était un avion américain, c’était de l’outillage américain, des pièces américaines et de la documentation écrite en américain. De plus, l’avion était vieux quand on l’a eu dans la Marine donc il y avait beaucoup de problèmes techniques. Pour une heure de vol, il fallait vingt heures de dépannage. Il n’y en a plus maintenant. La Marine l’a arrêté il y a 3 ou 4 ans.

Avez-vous déjà piloté un avion ?
   J’ai peut-être 4 ou 500 heures de vol mais je n’ai jamais piloté. Mon métier, c’était au sol. Par contre, en transport ou en liaison, j’ai beaucoup volé mais sans toucher aux commandes de l’avion.

Ça ne vous a jamais donné envie de piloter un avion que de les réparer ?
   Non jamais. J’ai piloté dix minutes un avion de l’aéro-club de Morlaix et cela ne m’a pas plu plus que cela.

Est-ce qu’il y avait des femmes à bord ?
   Sur les seize ans de porte-avions que j’ai faits, j’ai navigué trois missions avec deux ou trois femmes à bord. C’est tout. Il y avait une femme médecin et deux femmes électroniciennes. Maintenant il y en a plus.

Est-ce que vous pêchiez sur le bateau ?
   Non jamais. Le bateau va trop vite de toute façon. Les lignes n’iraient pas dans l’eau.

Qu’est-ce qui est le plus dangereux sur un porte-avions ?
   C’est l’atterrissage de nuit. Tous les travaux de nuit étaient très dangereux car le porte-avions est dans la nuit noire pour ne pas éblouir les pilotes. Il y a eu quelques accidents de nuit.

Où était située la cabine du bateau ?
   La passerelle du commandant était à droite. Le pont d’envol fait 260 mètres (258 exactement). Pour mettre 40 avions, il faut que ce soit plat et grand. Donc ça fait aussi 50 mètres de large. Pour que les avions puissent se poser et décoller, on a mis la cabine sur le côté, donc le pont d’envol est à 18 mètres au dessus du niveau de la mer et la passerelle du commandant est à 60 mètres au dessus du niveau de la mer. Il y avait un ascenseur pour y monter. Toutes les deux minutes à peu près, il se posait un avion. Sur le bateau, il y a également une compagnie de sécurité. C’est comme le pompiers sur l’île de Batz. Car le plus dangereux sur un bateau, c’est le feu car il y a plein de kérosène et de fuel partout. Plein de munitions aussi car c’était un bateau de guerre. C’est donc une vraie bombe flottante. Il y avait environ 300 personnes qui travaillaient aussi par bordées et qui étaient prêtes à intervenir au moindre départ de feu ou d’avaries. C’est un des métiers les plus important du bateau.

Comment était votre uniforme ?
   Eh bien j’avais le même uniforme que le gars du Sémaphore de l’île de Batz. Quand je suis entré à cette école, j’avais le pompon rouge. Pendant plusieurs années, j’ai eu ça. Après, j’ai eu une casquette parce que je suis resté longtemps.

Est-ce que vous aimeriez que votre fils fasse le même métier ?
   Cela ne me déplairait pas. Je suis assez fier de ce que j’ai fait. Le métier de mécanicien-avion est passionnant. C’est pointu et passionnant. On n’a pas le droit à l’erreur sur un avion.

A bord des avions de chasse, combien sont-ils ?
   Tous les avions de Landivisiau ont un seul pilote. Le pilote fait sa navigation. Il fait tout tout seul. Ce sont des monoplaces contrairement aux américains ; eux ils volent tous à deux. Sur nos porte-avions, pour 40 avions, il y avait à peu près 80 pilotes.

Les porte-avions américains sont-ils plus grands ?
   Oui. Les nôtres font 260 mètres et les leurs font 350 mètres. Ils nous faisaient de l’ombre quand ils passaient à côté de nous.

* Un nœud = 1,852 km/h.
32 nœuds = 1,852 x 32 = 59,264 km/h

        Questions posées par les enfants de la classe

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