Interview de Marie-Louise Guivarch
Maire-Adjointe aux affaires scolaires de l’Île de Batz et ancienne agricultrice sur l’île

Avez-vous récolté le goémon au temps de la « guillotine » ?
Quand j’étais petite, à la ferme, avec mes parents, on ne récoltait pas le type de goémon que l’on coupait à la guillotine. Plusieurs années plus tard, avec mon mari, j'ai récolté des laminaires mais c'était des laminaires « venues toutes seules » qu’on allait ramasser sur les grèves.

En quelle année avez-vous commencé à récolter le goémon ?
J'ai passé mon certificat d'études primaires à 14 ans. Je voulais devenir institutrice mais je suis devenue agricultrice. A 14 ans j’ai commencé à travailler à la ferme avec mes parents et à récolter le goémon.

Pouvez-vous nous expliquer ce que vous faisiez à la ferme avec ce goémon ?
Oui bien sûr. Il y a une cinquantaine d'années, la récolte du goémon était réglementée. La municipalité décidait de la durée de la récolte (8 jours, 10 jours. ..). C'était en général toujours au mois de mai quand il y avait une grande marée. On allait alors couper le « goémon noir » à la faucille. Je me souviens que, quand je suis, à 14 ans, restée à la maison travailler, il y avait des matins où on avait très froid aux mains. On partait quelquefois à 5 heures, 6 heures du matin, dès que le jour se levait. On coupait le goémon à la faucille sur les rochers.

On avait le droit de couper ce goémon-là ?
Oui. Mais c’était autorisé et réglementé par la municipalité sur une très courte période, 8 à 10 jours. Ça ne durait pas plus longtemps.

Que faisiez-vous avec ce goémon ?
On le mettait sur les dunes à sécher. On s'en servait pour la ferme, pour les champs. Quand on en avait récolté trop pour les besoins de la ferme, on en vendait à des agriculteurs de Roscoff ou de Saint-Pol de Léon. Chaque agriculteur de l'île de Batz avait son acheteur attitré. Je me souviens que nous avons vendu au moins pendant vingt ans au même acheteur de Roscoff. Ce goémon servait d'engrais.

Est-ce qu'on utilise toujours ce goémon comme ça ?
Oui. Mais la réglementation de la coupe n’existe plus. Maintenant, quand il y a du mauvais temps, il y a du goémon sur les grèves, les agriculteurs peuvent aller le ramasser. On peut le récolter toute l'année. Ce goémon s'appelle le « goémon d'épave ».  

Avez-vous vu brûler le goémon ?
Oui j'ai vu. J'ai vu brûler. Moi je ne l'ai pas fait mais j'ai vu le faire.

Pouvez-vous nous parler de cela ? A quelle époque était-ce ?
Cela devait être entre mes 14 et 20 ans. Cela fait une cinquantaine d'années. Cela a duré peut-être un peu plus longtemps, mais je ne le pense pas. Près de chez moi, à Pors Melloc, il y avait un monsieur qui avait son four dans la dune et on le voyait faire.

Comment cela se passait-il ?
Lui, il n'avait pas de barque. Il récoltait les laminaires avec sa charrette et son cheval. A l'époque, il n'y avait pas de tracteur. Il les faisait sécher sur la dune. Il avait même, je me souviens, installé des piquets avec des fils de fer. Comme cela, quand c'est à l'air, le vent, tout ça, ça sèche plus vite. Quand il avait fait une bonne provision de laminaires séchées. il les faisait brûler.

Lui, il récoltait des laminaires, alors que vous, pour les champs, ce n'était pas le même goémon…
Ah non! C'est autre chose. La laminaire, il faut aller la chercher plus loin.

Comment faisait-on pour les brûler ?
Il fallait d'abord que les laminaires soient bien sèches. Alors, cela brûlait bien. Ça donnait une odeur de fumée acre. J'ai encore l'odeur dans le nez. Je me souviens qu'on aimait beaucoup.

Combien de temps laissait-il les algues sécher ?
C'était très variable selon le temps. On craignait la pluie. Il fallait qu'il y ait du beau temps et du vent pour que ce soit bien sec. Quand ça l’était, il les mettait dans son four. Il remplissait à mesure que ça diminuait. Il terminait à mesure que la nuit arrivait. Le lendemain, quand c'était froid, il découpait les pains de soude. C'était des blocs compacts.

Et ensuite, que faisait-il avec ces pains ?
C'était transporté dans des usines sur le continent. Ces usines les achetaient. Elles en faisaient ensuite de la teinture d'iode.  

Cliquez pour agrandir...

Pouvez-vous nous parler un peu du « goémon noir » ?
Il y avait une période de l'année où on pouvait le couper. Une fois coupé, il fallait attendre plusieurs mois pour qu'il repousse. Mais, dans les années 1961/62, on récoltait aussi le goémon noir au mois de septembre. Il y avait des autorisations spéciales car c'était très demandé dans les usines. On le faisait sécher sur la dune. Quand il était bien sec, on faisait des meules avec. Quand on avait de quoi « faire un camion », l'agent venait nous voir et transportait ça à Roscoff. Ça allait ensuite dans les usines de Lannilis, de Landéda.

Y avait-il beaucoup d'Îliens qui faisaient cela ?
Ah oui ! Tous les agriculteurs faisaient ça. Mais il y en avait peu qui brûlaient le goémon pour faire de la soude. Dans mon quartier, il y en avait deux au plus. Il fallait beaucoup de goémon pour faire un pain de soude ? Oh oui! Oh oui! Il fallait en brûler beaucoup. Comme toute matière qu'on brûle, après cela devient tout petit.

Y a-t-il encore des fours à goémon sur l'île ?
Oui. Ils existent toujours. Mais ils ont été comblés avec la nature elle-même qui les a remplis de sable. Je pense qu'en face de « la Grève Blanche », il doit y en avoir deux. J'irai carrément à l'endroit que j'ai connu. C'était un oncle à mon mari. On doit voir les pierres toujours mais il faudrait creuser et enlever le sable.

Vers quelles années a-t-on arrêté de « faire de la soude » ? Dans les années 50 ?
Oh non, plus tard que ça. J'ai trouvé des bons de livraison d'algues datant des années 60.

Combien d'algues utilisiez-vous ?
Le goémon noir qu'on coupait à la faucille. Le « goémon d'épave » qu'on récoltait fin avril, début mai quand la mer était forte. On l'appelait le « goémon d'avril ». C'était un beau goémon. Nous prenions plaisir à l'étaler sur la dune. Il s'étalait presque tout seul tellement il était léger, agréable. On le faisait sécher sur la dune quand on n'en avait pas usage tout de suite dans les champs. Par exemple, après que les choux fleurs soient récoltés, on mettait ce goémon sur le champ. On le laissait ensuite, comme ça, se décomposer. Après, on retournait la terre et cela servait d'engrais.

Quand avez-vous arrêté votre métier ?
Je l'ai arrêté sans l'arrêter vraiment. J'ai 65 ans. Je suis une grand-mère, une grand-mère de six petits enfants. Ils ne vivent pas à l'île de Batz. Je suis en retraite depuis cinq ans mais je travaille toujours un peu pour aider mon fils qui a « repris » la ferme. Donc je vais encore quelquefois étaler le goémon sur les champs.

Vous ne récoltez plus que le goémon noir ?
Non! Vous n'ignorez pas qu'il y a d'autres algues à l'île de Batz. Je suis sûre sure que certains d'entre vous vont même en récolter. C'est ce qu'on appelle le « lichen ».

Qu'est-ce que c'est que le lichen ?
On commence à le récolter au mois de mai/juin, à la première grande marée après avril. La récolte est réglementée. On le récolte à la main, sur les rochers, à marée basse. On le met ensuite dans des sacs que l'on emmène, une fois remplis, à la cale de la barge. Là, un agent de l'usine les pèse et paie tout de suite les récoltants. L'an dernier, c'est la mère d'Emmanuel (élève de la classe) qui faisait ce travail. On appelle cela le lichen mais son nom savant est le « chondrus crispus ». C'est une algue rouge. En breton, on l'appelle aussi « pioka ». Quand j'étais jeune, on ne le vendait pas tout de suite. On le faisait d'abord sécher sur les dunes. Il fallait qu'il soit blanc et bien sec. La demande des usines a changé dans les années 60/62. il y quatre à cinq ans, elles ont également commencé à faire elles-mêmes la culture du lichen. Avec cette algue, elles fabriquent des gélifiants (que l'on retrouve dans les glaces, les flans, les crèmes…) comme avec les laminaires. La différence c'est qu'elles poussent plus près de la côte. On n'a pas besoin d'aller les cueillir en bateau.

Utilisiez-vous aussi la « guillotine » ?
Non. La guillotine n'était utilisée que pour les laminaires. Il fallait un bateau pour aller les chercher.

Avez-vous connu l'époque où on allait avec la charrette et le cheval dans l'eau récupérer le goémon sur le bateau ?
Oui. Je me souviens d'une fois, quand j'avais quinze ans, je suis allée avec mon frère, mon père et ma mère sur un canot en bois, solide. On avait chargé tant de lichen que mon père nous a envoyées, ma mère et moi, rentrer à l'île de Batz par le « bateau de passage » car il ne voulait pas prendre de risque tellement le canot était chargé. Il ramenait le goémon à l'île de Batz avec le bateau et on venait le récupérer avec la charrette et le cheval. Ensuite, on le faisait sécher. Une fois bien sec, on le mettait dans des grands sacs en jute et des agents venaient chercher les sacs qu'ils transportaient sur le continent.

Page précédente Retour en page d'accueil